J’ai rencontré Kamel pour la première fois en juillet 2021, il était alors âgé de 43 ans. Après avoir couvert les manifestations des riverains du parc Eole dans le 19e arrondissement de Paris contre l’invasion des consommateurs de crack et l’augmentation des violences, nuisances sonores et points de deal, je souhaitais recueillir le témoignage de l’un de ces consommateurs. J’avais rencontré le directeur de la salle de consommation à moindre risque de l’association Gaïa, (appelée aussi salle de shoot par les riverains) ouverte en 2016, à côté de l’hôpital de Lariboisière, près de la gare du nord à Paris, sous la conduite de psychiatres, infirmiers, assistants sociaux ayant travaillé sur l’addiction. Je lui avais fait part de mon projet et il m’avait conseillé de suivre le camion de l’association avec les bénévoles, qui se rendait plusieurs fois par semaine devant le parc Eole, et distribuait gratuitement des kits de crack (pipe et grille), de l’eau, des soins de base, des préservatifs et offrait la possibilité de faire un test VIH. J’ai rencontré quelques consommateurs, les femmes sont très dures à approcher car elles ont peur des représailles, et puis un jour Kamel a répondu à mon appel à témoin, il souhaitait raconter sa vie. L’écoute, le regard ont été le moteur de ce sujet, il en a cruellement manqué durant une vie d’errance, balloté entre orphelinats et foyers. C’est ce qui m’a permis d’acquérir la confiance de Kamel, même si il m’a souvent fait faux bond ou m’a laissée attendre des heures seule dans des endroits peu sécurisants, disparaissait...
Abandonné à l’âge de 20 mois dans un appartement avec sa soeur de 9 mois, séparé d’elle, il fut ballotté d’orphelinats en foyers, s’enfuit de l’un d’eux à cause de sévices et de maltraitances, fut rattrapé, placé ailleurs… Son corps en porte encore les stigmates. C’est dans un orphelinat qu’il découvre la drogue à l’âge de 11 ans, contre sa volonté, pour servir de mule et transporter de la drogue dans son cartable. Kamel n’a connu ni douceur, ni bienveillance dans cette vie qui s’apparente plutôt à une lutte de chaque instant, un combat qu’il est difficile de mener avec le parcours qui est le sien, et le regard des gens, ou au contraire, l’absence de regard vers cette population qu’on préfère mettre à l’écart et que l’on «décale» au gré des batailles politiques depuis des années. Les journées de Kamel étaient rythmées par les drogues (crack, méthadone, emphétamines, tranquilisants, crystal...). Il vivait de la fabrication de crack pour les « modous » (mot wolof qui désigne les dealers, d’origine sénégalaise) mais aussi de recel d’argent et de drogues. Il faut savoir faire la part des choses avec Kamel, parfois ses récits partent dans des univers parallèles, comme la supposée histoire de son ascension du Mont Blanc, ou son passé de chef cuisinier en Guadeloupe… Il est atteint d’un cancer, vrai ou faux mais malade certainement, il vit dans un studio insalubre, loué à un prix exorbitant par un marchand de sommeil, en banlieue parisienne. Il a une fille de 16 ans, Amandine, sans nouvelles d’elle, en fugue et déjà connue des services de police pour détention de stupéfiants. Il n’a quasiment plus de contacts avec elle et s’en désole. La mère d’Amandine et compagne d’errance de Kamel s’est jetée d’un pont au-dessus du périphérique alors que l’enfant n’avait que quelques années.
Kamel a alors sombré dans le crack, lui qui avait arrêté l’héroïne et avait trouvé un substitut dans la méthadone, qu’il s’injecte à très haute dose, la dose « normale » est 60mg, il en prend jusqu’à 360mg par jour, par ingestion ou injection. La méthadone ainsi que des tranquillisants sont fournis par l’hôpital Marmottant, centre de soin des pratiques addictives, où Kamel est suivi depuis plusieurs années. Il « fait le plein » 2 à 3 fois par semaine et en revend une partie près de la gare du Nord. Il se passait parfois de longues périodes entre nos entretiens et puis un jour d’octobre 2023, alors que je n’avais plus de nouvelles depuis plusieurs mois, il m’appelle, et me demande de venir rapidement chez lui car il part en cure de désintoxication. Un incroyable renversement de cette histoire qui devait forcément mal se terminer, je le trouve chez lui, en train de boucler son sac pour partir à l’hôpital Marmottan. C’est lui qui a demandé à être interné pour se débarrasser du crack une fois pour toutes. Il lui faudra deux cures de deux semaines et poste-cure qu’il devait effectuer durant plusieurs mois en centre ouvert en province, pour en venir à bout. Je le revois chez lui pour la dernière fois en mai 2024, il a arrêté le tabac pour la cigarette électronique, a rangé son appartement, son crâne rasé du début a fait place à une chevelure impressionnante, il a pris du poids. L’approche de l’été lui fait peur, il craint de croiser ses anciennes connaissances et de replonger, pourtant il a l’air déterminé. Il continue la méthadone, trop difficile de tout arrêter. Sûrement continue-t-il ses traffics pour payer son loyer, son appartement a toujours été son ancrage, lui qui n’a connu que des foyers sans chaleur durant son enfance. C’était le moment de terminer ce sujet, dont je redoutais une fin sordide et la probable découverte de son corps au terme d’une énième overdose, et ce fut une réelle surprise qui a totalement changé ce sujet pour une issue plus optimiste, contre toute attente. Je lui ai demandé ce qui l’avait poussé à ce changement radical, il avait envie de s’en sortir, et m’a avoué que ce sujet avait été un des moteurs dans sa décision, une écoute et unregard sur sa vie qui l’ont motivé à la reprendre en main…
Pantin, Kamel chez lui en 2021, sa vie oscille entre différentes prises de drogues, il n'a pas la notion de l'heure, ni des jours.
Paris, sous le métro Stalingrad, très féquenté par les consommateurs de Crack qui naviguaient en 2021 entre le métro, le parc Eole et la gare du Nord.
Pantin, 2021, l'entrée du "studio" de Kamel se fait derrière une maison, loué 750 euros par un marchand de sommeil qui privilégie les précaires et les migrants qui n'ont pas le choix et ne demandent pas de quittance, tout se règle en espèces.
Kamel est né d'une mère originaire de Moselle, répudiée par sa famille lorsqu'elle a rencontré le père de Kamel, tunisien. Ensemble ils ont eu 2 enfants qu'ils ont abandonné dans un appartement lorsqu'ils étaient bébés. Kamel est chrétien, cette image de la Vierge Marie est importante pour lui, comme la croix qu'il porte autour du cou (photo 61)
Pantin, chez Kamel, des morceaux de sa vie, un sachet d'ecstasy, des cachets, pipes à crack, reste de repas...
Kamel s'injecte de la méthadone par doses impressionnantes,
avec des seringues de différentes tailles fournies par l'hôpital Marmottan et le centre Gaïa
avec des seringues de différentes tailles fournies par l'hôpital Marmottan et le centre Gaïa
Pantin, chez Kamel, dans un studio qui ressemble à un sous-sol, son refuge malgré tout
Paris, près du métro Stalingrad. Kamel fait "la poule" : comme tous les consommateurs de crack, il cherche le moindre petit bout de caillou blanc, persuadé qu'il y en a partout. Il est facile de reconnaître un consommateur à ce comportement obsessionnel.
Paris, près du métro Stalingrad. Kamel fait "la poule" : comme tous les consommateurs de crack, il cherche le moindre petit bout de caillou blanc, persuadé qu'il y en a partout. Il est facile de reconnaître un consommateur à ce comportement obessionnel.
Paris, gare du Nord, 10e arrondissement, Kamel est en manque, un moment difficile,
une interrogation sur l'intrusion de l'appareil photo, et pourtant, comme il le dit lui-même "ça aussi ça fait partie de ma vie"
une interrogation sur l'intrusion de l'appareil photo, et pourtant, comme il le dit lui-même "ça aussi ça fait partie de ma vie"
Paris, sous le métro Stalingrad, la seule façon de combler une crise de manque c'est de fumer du crack, ici avec un ami d'errance, Miguel, le jeune homme est sorti du circuit sociétal il y a quelques mois, depuis qu'il est toxicomane.
Pantin, Kamel a reçu une convocation de la Préfecture de Police,
pour détention de stupéfiants, avec d'autres toxicomanes,
faisant partie du "groupe crack". A la question "As-tu déjà fait de la prison",
Kamel m'a fait cette réponse laconique "Ouais vite fait"...
pour détention de stupéfiants, avec d'autres toxicomanes,
faisant partie du "groupe crack". A la question "As-tu déjà fait de la prison",
Kamel m'a fait cette réponse laconique "Ouais vite fait"...
Créteil, Kamel devant l'hôtel de police, une convocation
de plus pour détention / consommation de stupéfiants
de plus pour détention / consommation de stupéfiants
Paris, 10e arrondissement, près d'une église, un rare moment détente
Kamel, avant le crack qui a changé sa physionomie. C'est une drogue violente qui déforme
les traits en peu de temps. Cette photo date de 2018 selon ses dires.
les traits en peu de temps. Cette photo date de 2018 selon ses dires.
Dans le métro parisien, un shot de 60mg de méthadone
(il en prend jusqu'à 360g par jour, et a déjà fait plusieurs overdoses.
(il en prend jusqu'à 360g par jour, et a déjà fait plusieurs overdoses.
Paris, entre République et gare du Nord, toujours à la recherche de drogues.
L'absorption de drogues presque en continu modifie sa perception du temps et de l'effort, il marche énormément durant ses journées, toujours en recherche de drogue et toujours en mouvement.
L'absorption de drogues presque en continu modifie sa perception du temps et de l'effort, il marche énormément durant ses journées, toujours en recherche de drogue et toujours en mouvement.
Pantin, un samedi matin, le rendez-vous était à 10h chez Kamel, je sonne, je tape à la porte, il se réveille,
pense qu'il est 10h du soir, ne sait plus, pourquoi les taches de sang sur sa chemise ? Il ne sait plus.
pense qu'il est 10h du soir, ne sait plus, pourquoi les taches de sang sur sa chemise ? Il ne sait plus.
Un shoot de méthadone pour se réveiller, pour se sentir à peu près bien.
Pantin, des douleurs articulaires qui l'empêchent de marcher,
son cancer selon lui, un cancer des os, mais difficile de savoir exactement...
son cancer selon lui, un cancer des os, mais difficile de savoir exactement...
Près de la porte de la Vilette, ses problèmes de dents le fond toujours souffrir,
il ne va pas chez le dentiste, se nourrit maintenant presque exclusivement de yaourts liquides.
il ne va pas chez le dentiste, se nourrit maintenant presque exclusivement de yaourts liquides.
Paris, 8e arrondissement,près de l'hôpital Marmottan où il est suivi en addictologie, une pipe de crack devant l'Arc de Triomphe.
Pantin, domicile de Kamel. Au bout de quelques mois sans nouvelles, Kamel m'appelle,
il part en cure de désintoxication à l'hôpital Marmottan. Une surprise de taille, ce sujet qui
aura finalement une fin plus optimiste que celle attendue dans ce type de sujet
il part en cure de désintoxication à l'hôpital Marmottan. Une surprise de taille, ce sujet qui
aura finalement une fin plus optimiste que celle attendue dans ce type de sujet
Paris 8e arrondissement, Kamel arrive à l'hôpital Marmottan, c'est lui qui a demander à faire une cure de désintoxication pour le crack. Il va y rester 2 semaines.
Kamel retourne à une vie "normale", sans recherche de crack, sans faire "la poule", sa transformation physique est spectaculaire, ses cheveux, quelques kilos en plus, une envie de se reprendre en main.
Pantin, c'est la dernière fois que j'ai vu Kamel, en mai 2024, il semble tiré d'affaire pour le crack, même s'il redoute l'arrivée de l'été, la tentation de retourner à l'extérieur et tomber sur d'anciennes connaissances. Son appartement a aussi changé, rangé, la lumière y est différente. Un presque "Happy end"...